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Larry J. Kolb


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Notre agent à Miami
Vendredi, 10 Juin 2005
Pascal Riche, Libération



Larry Kolb existe-t-il ? Après avoir passé cinq heures en sa compagnie, à l’ombre de palmiers, au bord d’une des plus belles piscines de South Beach, à Miami, celle de l’hôtel Arts-Déco Raleigh, on en doute encore. Un peu sonné, on retrouve la chaleur de Collins Avenue, ses passants aux cuisses grasses et bronzées, et on se pince. Cet homme était-il réel ou sortait-il, telle une petite vapeur émancipée, d’un roman d’aéroport ? Fils d’espion, barbouze lui-même, ancien revendeur de diamants, ex-agent du boxeur Mohamed Ali, gendre du marchand d’armes Adnan Kashoggi, fugitif... Sa vie, tracée à 100 à l’heure à travers le fric, l’aventure et les paillettes, est bien trop invraisemblable. Avant de le rencontrer, on a bien sûr vérifié la plupart de ses dires, pour s’assurer qu’on n’avait pas affaire à un simple mythomane. Il a fallu s’y résoudre : même si, dans ses mémoires, Overworld : Confessions d’un espion malgré lui, il a un peu romancé sa vie, il ne l’a pas inventée. Lui-même a d’ailleurs du mal à croire ce qu’il raconte : « Quand je pense à tout ce qui m’est arrivé, ça me paraît impossible. »

Sur les photos qu’il nous présente, on le voit, immense échalas, tantôt ouvrant la marche pour Mohamed Ali, tantôt assis aux côtés de Kashoggi... Un grand gosse en costume, incongru, déplacé. C’est Zelig, le personnage de Woody Allen. Ou alors, c’est Forest Gump : la première fois qu’il a vu le film, il s’est tout de suite reconnu, la bêtise du héros en moins, l’attirance pour l’intrigue en plus. En avalant une omelette, Larry Kolb assure, l’air sérieux, qu’il n’a pas recherché cette vie tortueuse. Mais si vous lui répondez que vous n’en croyez pas un mot, il rigole en signe d’assentiment.

Tentons de résumer. A l’âge de 23 ans, un ami de son père l’approche et lui propose de travailler pour la CIA. Il refuse, par peur de s’ennuyer dans un bureau. Il préfère se lancer dans l’organisation de voyages d’aventure pour riches. De fil en aiguille, il rencontre Jan Stephenson, championne de golf et bombe sexuelle de l’époque. Il devient son agent, son mari, et très rapidement son ex-mari. Par elle, il fait la connaissance de Mohamed Ali, qui est sur le point de raccrocher ses gants. Le photographe Howard Bingham, meilleur ami d’Ali, se souvient de ce « type plutôt sympa qui voyageait parfois avec nous et faisait du business ». Larry Kolb découvre, grâce à Ali, une bonne partie du gotha mondial. Et notamment le marchand de canons Adnan Kashoggi, à l’époque l’un des hommes les plus riches de la planète. La femme de ce dernier a une fille aînée, Kim. Kolb l’épouse et entre dans le clan. Son carnet d’adresse s’étoffant à toute vitesse, il attire l’attention de Miles Copeland, un des fondateurs de la CIA, devenu une sorte de franc-tireur de l’espionnage. Joueur et manipulateur, Copeland réussit à le convaincre de lui « rendre des services ». Il le forme, lui transmet le goût de l’intrigue, la passion des jeux de miroir. En compagnie de Mohamed Ali et de quelques agents de la CIA, Kolb participe à Beyrouth à une vaine tentative pour libérer les otages américains détenus au Liban. Plus tard, il se lie ¬ pour l’espionner ¬ à Daniel Ortega, le président du Nicaragua, après l’avoir ferré en lui mettant dans les pattes un trouble mage hindou, sa sainteté Chandraswami Maharaj.

Et puis, son goût pour le complot l’emmène trop loin. Croyant rendre service à Kashoggi, il participe à l’échafaudage d’une vaste barbouzerie visant à jeter le discrédit sur un politicien indien, V.P. Singh, rival aux élections de Rajiv Gandhi. Kolb rend public des documents démontrant la corruption de Singh, qui s’avéreront être des faux (il jure qu’il n’était pas au courant, qu’il a été manipulé). Interpol est mise sur le coup. Il doit se terrer en Floride et se faire oublier. Longtemps. « J’ai grandi à l’étranger. Puis j’ai voyagé à l’étranger environ deux fois par mois. Alors, ces dix ans passés sur cette plage, je les ai vécus comme un exil. » Il a élevé un fils. Il a écrit ses mémoires. Et il s’est ennuyé.

Larry Kolb n’est pas très fort pour l’autoanalyse. Quand on lui demande d’explorer son lien avec son père, il se borne à égrener des anecdotes. La vie de Kolb n’est pourtant qu’une quête du père. Lewis Kolb était un officier du renseignement militaire, un vrai, un homme qui enseignait « les techniques d’assassinat », qui servait d’officier de liaison à Tokyo, à Londres ou à Wiesbaden, qui partait de temps à autre pour des missions secrètes. Le petit Larry a compris assez vite que son père n’était pas celui qu’il prétendait être. « Cela a été une découverte forcément choquante qui a créé chez lui une fascination, estime Michael Woodhead, un de ses amis, un ancien de la BBC. Il porte depuis en lui une anxiété non résolue : qui est exactement mon père ? Qu’est-ce qui a fait ce que je suis ? »

S’il accepte un jour de travailler pour Miles Copeland, c’est sûrement pour essayer de chausser les bottes paternelles. Mais il n’aboutit qu’à une série d’aventures décousues, à mille lieues de celle, ordonnée, d’un officier plongé dans les jeux d’échecs de la guerre froide.

Le virus n’a pourtant pas lâché Kolb. Depuis un an, il s’est laissé happer par une nouvelle intrigue. Il en parle un peu, mais multiplie les « ne me citez pas là sur ce point » et les « ça c’est off the record ». De ce qu’il évoque à demi-mot, on comprend qu’il a été appelé à démêler les fils d’un complot politique ourdi par d’anciens agents de la CIA, ripoux et républicains, visant à faire atterrir de l’argent d’Al-Qaeda dans les comptes de la campagne de John Kerry, en 2004. L’objet d’un prochain livre dont il sera bien sûr le héros.

A la fois parano et cabotin, gauche et assuré, Kolb a le regard des ex-timides. Son corps oscille sans cesse entre tension et décontraction. Pour se détendre, il lui suffit de sourire : il a le sourire pulpeux et oblique d’Elvis Presley. Cela lui a valu un jour une autre « Zeliguerie », peut-être la plus incroyable de toutes.

Un jour de 1984, Mohamed Ali pose pour la presse avec son copain le politicien noir Jesse Jackson. Kolb, qui l’accompagne alors, se tient légèrement en retrait. La photo sera oubliée, jusqu’à ce que des fans d’Elvis tombent dessus, et croient reconnaître leur héros. Les médias exhibent le cliché, le beau-frère d’Elvis atteste qu’il s’agit bien du chanteur. Elvis n’est donc pas, comme on le prétend, mort à Graceland en août 1977 ! La légende n’a cessé depuis de courir : 7 % des Américains pensent encore qu’Elvis est parmi nous. Kolb parle, raconte. On a depuis longtemps cessé de s’étonner. Tout semble pouvoir lui arriver. Lorsque l’ouragan Jeanne a soufflé, l’an dernier, sa maison, bien sûr, a été emportée. Quand notre photographe, l’entraîne sur la plage devant l’hôtel, pour un cliché, un orage gronde et Kolb la met en garde : « Il y a une bonne chance pour que la foudre nous tombe dessus, vous savez. »



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